Souriez !

petit manifeste de la photo d'enfant

16 oct. 2019

« fais moi un beau sourire ! »

Pourquoi faudrait-il en finir avec ce genre de phrase ?

Je vous rassure tout de suite, vous n'êtes pas un mauvais parent lorsque vous demandez ça, c'est une phrase qui est tellement inscrite en nous, que moi-même, il arrive qu'elle m'échappe pendant les séances avec des enfants... Beaucoup plus souvent que ce que je ne le voudrais...

Ceci n'est donc pas un procès contre "les adultes et leur vilaines habitudes" , mais plus une matière à réflexion, quelque chose à avoir en tête la prochaine fois que vous voudrez prendre un enfant en photo.

Tout a commencé avec une story sur Instagram. Ça me démangeait depuis pas mal de temps, de parler de ça. Je demandais, en substance, aux parents et aux adultes en général de cesser de dire aux petits enfants de sourire au photographe.

La raison principale, c'est que les enfants en bas âge ne savent pas faire semblant. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, leur sourire se transforme en une petite grimace crispée, un peu comme ça :

via GIPHY

 

Et, en tant que photographe, je passe un temps fou à faire oublier à l'enfant qu'il doit avoir une attitude particulière à mon encontre.

Suite à ces stories, j'ai eu pas mal de réactions, de photographes qui plussoient, et de parents qui n'avaient jamais vraiment pris conscience de cette question...

Elle est pourtant assez intéressante, même si elle semble anodine, et mérite qu'on s'y attarde un peu.

En y réfléchissant, quand on demande à nos enfants de sourire lorsqu'ils sont pris en photo, d'une certaine manière, on les conditionne à se composer une image dès leur plus jeune âge, à avoir conscience qu'ils sont jugés, observés. On leur apprend à se contenir, à se maîtriser quand ils sont « regardés ». Je ne compte plus le nombre d'enfants qui, même très jeunes, prennent instantanément la pose dès que j'approche. Et en majorité des petites filles... ( ce qui en dit long sur la manière dont nous conditionnons nos petites filles à faire attention à leur image... je vous laisse aussi avec cette réflexion-là, au passage ;) )

J'aime les photos d'enfants, justement car ils ont, à la base, un rapport simple avec leur image. Ils s'en fichent, tout simplement.

Ils vont grandir dans une société de de représentation, où l'on met en scène sa vie pour les réseaux sociaux, où l'on travaille son image pour mieux se raconter. Ils y seront confrontés suffisamment vite, alors laissons leur encore un peu de temps avant qu'ils n'en arrivent là... Le temps d'être eux-même, croûte aux genoux, morve au nez, boudeurs ou sérieux si c'est comme ça qu'ils sont à ce moment là.

Souvent sur les mariages, quand je m'approche des enfants (telle une photographe animalière planquée pour rester discrète et capter le naturel, une attitude particulière ou une situation spécifique) le parent, jamais très loin, s'empresse de venir rectifier une tenue, moucher un nez qui coule, demander de sourire, de me regarder, etc... Ça part d'une bonne intention : me faciliter le travail pour avoir une jolie photo de son enfant. On a pris cette habitude, tous, de chercher la perfection. Sauf que l'enfant est parfait quoi qu'il fasse, non ? Parce que c'est votre enfant, et que vous le trouverez beau même s'il est plein de poussière et de purée de carotte sur les joues. Et surtout parce que ce sera la vraie vie, un peu de ce qu'il est à l'instant T. Juste lui-même, dans sa tête d'enfant, un point c'est tout.

Pour cette raison, j'essaye toujours au maximum d'aborder les séances en famille comme un reportage photo. Nous organisons un petit programme dans lequel l'enfant se sent bien et s'amuse : une balade en forêt, faire un gâteau, arroser le jardin, ça peut être tout et n'importe quoi, du moment qu'il se sent libre et qu'il oublie un peu l'appareil. Je conçois ces séances comme un petit instant de vie capturé, un morceau du quotidien sublimé par la photo. Je fais avec ce qui vient, et je laisse l'enfant être ce qu'il est. Je peux proposer des choses, bien sûr, faire un peu poser, juste ce qu'il faut. Mais il est toujours libre de dire non. On se laisse le temps de s'apprivoiser, de se connaître, de discuter, de faire autre chose que des photos.

J'ai rencontré tellement de gens de ma génération qui avaient en horreur les photos de familles en studio, ce grand moment de tension, la chemise neuve qui gratte, la raie sur le côté, l'obligation de sourire et d'obéir aux indications des parents et du photographe, l'injonction à être PARFAIT. C'est tout cela que je fuis. Je voudrais que les enfants aient un rapport simple à la photographie, à leur image, pour que, plus tard, ils soient capable de se voir sans filtre beauté, qu'ils s'acceptent tel qu'ils sont.

Vous voulez que votre enfant vous offre son plus beau sourire ? Alors faites le rire, amusez-le, provoquez la joie... C'est à vous d'être créatif, pas à lui de se forcer pour vous contenter.

Pour que tout ça ne soit qu'un jeu.

Car au final... Tout ça n'est qu'un jeu. Un jeu entre le photographe et l'enfant, entre une personne qui observe, et une personne qui se contente d'être ce qu'elle est. Il n'y a que comme ça que l'on peut capter l'essence d'un moment, la vérité d'une personne.

Et peut-être qu'on arrivera à faire des adultes qui n'ont pas besoin d'un filtre avec des oreilles de lapin pour pouvoir se regarder ou se montrer ?

A méditer...